Exposition

panorama zero

galerie bugada et cargnel 24 fevrier 2017 - 22 avril 2017

"Le futur n'est que l'obsolète à l'envers." (Vladimir NABOKOV)



Pour Panorama Zéro, sa première exposition personnelle à la galerie, THÉO MERCIER présente un ensemble de sculptures et de photographies, à travers lequel il interroge la fabrique de l’Histoire, dans sa construction comme dans sa déconstruction. Mettant à plat les traces du passé, proche ou lointain, et celles du présent, il questionne les phénomènes de ruine et d’obsolescence. Sans verser dans une forme de romantisme qu’il refuse, ou alors en le prenant à rebours, THÉO MERCIER crée un environnement dans lequel les objets deviennent le signe annonciateur du désastre à venir, opérant une forme d’archéologie à l’envers qui tend à sublimer les processus de destruction.

Au centre de l’espace d’exposition, une installation se déploie en un paysage de sculptures, assemblages à l’équilibre instable d’objets hétéroclites, anciens ou contemporains, originaux ou reproductions: amphore antique, imposantes jarres en céramique du XVIIIe siècle, vase mésopotamien, boulet de canons en pierre, sphères, chapiteau de colonne, pneu, etc. Ces compositions elles-mêmes reposent sur des socles évoquant des éléments d’architecture – arche, escalier, colonnes, gradins… – dont on dirait qu’ils sont en ruine, et où quelques surfaces discrètement peintes dessinent des ombres en trompe-l'œil.

THÉO MERCIER met en place des équilibres aussi virtuoses que précaires et des jeux d’échelles paradoxaux. Les socles, qui servent habituellement de soutien et de protection aux sculptures, semblent ici les menacer – réponse inédite à la question centrale du rapport entre une sculpture et son socle. Allant à l’encontre de la pérennité généralement associée au médium sculpté, THÉO MERCIER réalise des œuvres instables, fragiles, dystopiques, essentiellement vouées à la disparition, comme autant de monuments à la chute : des « machines à démonter le temps », selon ses propres termes. Remettant en question la verticalité sculpturale et son piédestal symbolique, il s’approprie singulièrement cet aller-retour archétypal que constitue le couple “ascension-chute” : les œuvres-monuments de Panorama Zéro, fondées sur le déséquilibre, contiennent intrinsèquement leur érection comme leur chute, leur ruine, soulignant ainsi, à travers un jeu d’échos esthétiques, la filiation étymologique des deux dernières – “ruina” en latin signifiant notamment “chute".

THÉO MERCIER réalise une « mise en scène babylonienne et organisée du désastre » et construit « un paysage urbain dont l’homme aurait disparu, une cité mise à sac où se jouerait la fin d’une civilisation ». Si plusieurs références artistiques ou historiques se croisent, du musée de Mossoul aux temples de Palmyre, aucune n’est jamais clairement évoquée dans cet ensemble, qui constitue en réalité un paysage fantasmé, évoquant le destin précaire de l’homme et l’histoire du monde à travers des traces matérielles de civilisations que l’artiste se plaît à détourner et à réinventer.

Surplombant cet ensemble, les mobiles Désastre I et Désastre II font quant à eux surgir une autre menace, venue cette fois du ciel. Des rochers façonnés par l'artiste et des morceaux de murs d'enceinte en briques, hérissés de tessons de verre, sont suspendus dans les airs à des chaînes, comme précipités sur ce paysage où le futur est discrédité et le passé à l'abandon. Contrepoint de la trajectoire ascendante de l'installation centrale, la chute libre des mobiles vient ainsi parachever ce panorama de la catastrophe – autre sens du latin "ruina" – et de la disparition inéluctable dressé par THÉO MERCIER, sur lequel semblent se refermer les mâchoires du Temps.

Le Sens de l'histoire ou la Grande Réduction est un ensemble de six reproductions de la tête d'Hygie, chef d'œuvre de la Grèce antique conservé au Musée national archéologique d'Athènes figurant la déesse grecque de la santé. Les six moulages de ce visage féminin en marbre, reproduit ici à différentes échelles, sont disposés les uns à côté des autres sur une étagère par ordre de taille, donnant à voir leurs dissemblances. Provenant de la boutique du musée à Athènes, la plus grande de ces têtes est sans doute la plus proche de l'œuvre originale, tandis que les autres constituent un ensemble de réductions déclinant le modèle avec de moins en moins de précision et de plus en plus de distance à mesure que la taille s'amenuise. Reproduit à l'infini pour alimenter les boutiques de souvenir d'Athènes, le visage serein et harmonieux de la déesse se déforme ici tangiblement au fil des duplications, esquissant, selon l'artiste, une sorte de « déformographie » du divin, à l'image du Temps qui malmène l'Histoire.

À la manière d'un collectionneur, THÉO MERCIER a collecté ces objets et leur a donné un socle ; en les rassemblant ainsi, il inscrit ces objets disparates dans une trajectoire du sacré au profane et dessine une grande traversée de l'Histoire, du panthéon au musée contemporain d'Athènes, du champ archéologique aux boutiques de souvenir.

Cinq diptyques photographiques et une photographie de la série Chefs-d'œuvre de l'art assemblent chacun, à la manière de collages, des objets iconiques, vestiges de civilisations disparues. Le titre de cette série d'œuvres fait directement référence aux couvertures d'une revue éditée par Hachette dans les années 1960 et dont l'ambition était de répertorier et de vulgariser 40'000 ans de production humaine. Les plus grands "chefs-d’œuvre" sélectionnés par l'éditeur figuraient au fil des couvertures sur des fonds colorés rouges, verts, jaunes ou bleus, dans des compositions presque pop. L'aspiration au récolement scientifique laissait place à des images graphiquement séduisantes, transformant ces artefacts de civilisations anciennes ou disparues en véritables icônes de presse, «comme une œuvre de Pop Art avec une Vénus callipyge au lieu d'une Jackie Kennedy », ainsi que le suggère THÉO MERCIER.

En reprenant ce principe et en réactivant le même regard esthétisant porté sur des civilisations lointaines ou disparues, il met en scène la construction et la déconstruction du Temps passé au gré des aléas de l'Histoire et aux sélections opérées par les civilisations qui se succèdent. Sculptures, masques et artefacts, pour la plupart anthropomorphes, alternent sur les murs de l'exposition, évoquant « une grande galerie des ancêtres qui met l'Homme face à l'autre Homme dans sa mortelle humanité », selon l'artiste. Alors que les sculptures au centre de l'exposition sont prêtes à sombrer dans les tréfonds de l'Histoire, les fantômes des diptyques photographiques apparaissent comme les témoins de leur propre disparition.

Tel des petits cailloux sur un chemin permettant de rallier certaines de ces civilisations, des prises d'escalades – imitations de la nature pour parois artificielles – incitent de façon métaphorique le visiteur à tenter une ascension périlleuse.

Avec Panorama Zéro, THÉO MERCIER renoue d'une certaine manière avec la fonction oraculaire de l'artiste et du poète en cartographiant, sans pour autant les nommer, les édifications et les ruines de civilisations passées, en cours et à venir, suggérant par là même qu'elles sont le propre de l'humanité.


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