Projet

Vue d'atelier

Paris juillet 2014

Théo Mercier, né en 1984, est déjà l’auteur d’une œuvre qui l’a fait reconnaître, une sculpture intitulée Le solitaire, qu’il a réalisée en 2010. Elle présente une sorte de personnage monstrueux et enfantin, de grande taille, assis sur une chaise de cuisine, le regard effrayé et dont le corps a pour particularité d’avoir perdu le détail de ses formes en ayant été transformé en bonhomme de neige ou plutôt en figure pétrifiée. Image absurde et pathétique, on pourrait dire aussi kafkaïenne, si l’adjectif n’avait été aussi galvaudé. Mais image que l’on retient.
Il s’agit d’une métaphore qui traduit bien le propos de l’artiste sur la condition humaine et sur la mort. Théo Mercier est volontiers philosophe, métaphysicien même : il est préoccupé par les grandes questions, le destin des civilisations, le temps qui s’écoule, la mort inéluctable, la fin du monde. Ses considérations, il les traduit de façon visuelle en réunissant des collections d’objets qu’il présente sur des étagères comme dans les cabinets de curiosité ou les musées de sciences naturelles. Ces objets participent du genre de la danse macabre, des vanités, des memento mori. Mais il s’agit d’objets dérisoires, fabriqués, retravaillés, trouvés dans le commerce, transformés, détournés, nés en fait de son imagination, même s’il s’agit de pierres, de crânes, d’ossements ou d’architectures miniatures. Théo Mercier ne fabrique pas ses œuvres : il trouve les matériaux dont il a besoin en s’appuyant sur un réseau de rabatteurs, à l’intérieur d’une véritable économie fondée sur le troc. La raison en est simple : Théo Mercier fréquente depuis 30 ans le Marché aux puces. Il lui doit sa formation; il y a trouvé ses sources d’inspiration, bâti son imaginaire qui vient aussi de L’oreille cassée et du Secret de la licorne, plus tard de ses visites au Musée de l’homme.

Retenu pour le Prix Marcel Duchamp de 2014, Théo Mercier présente dans le cadre de la FIAC sur le stand du Grand Palais une collection de ruines miniatures, colonnades antiques, portails médiévaux, grottes préhistoriques, portiques en rocaille, pierres percées, qui sont des accessoires d’aquarium collectés dans le monde entier. Elles ont pour autre particularité de n’avoir aucun rapport avec la réalité ni d’évoquer un monument ou un site existant, mais bien d’être le produit de l’imagination et de la fantaisie du concepteur de l’objet ou simplement de son fabricant. On y trouve toutes les formes, tous les poncifs, mais aussi tous les clichés souvent représentés de la façon la plus kitsch possible. Tous ces objets, plus de 400, constituant une véritable séquence archéologique, sont présentés sur des étagères en marbre de Carrare accrochées sur le mur, tandis qu’au centre de l’espace l’artiste a installé sur un socle du même matériau que les étagères la reproduction d’une tête de Moaï, ces sculptures longtemps restées mystérieuses, découvertes sur l’île de Pâques dans l’océan Pacifique au large du Chili. Mais pour bien marquer, selon l’artiste, la condescendance, voire le mépris dans lesquels ces témoignages d’une authentique civilisation ont été tenus, Théo Mercier a affublé sa face d’un nez réaliste fabriqué à l’identique d’une prothèse. Derrière le jeu et l’irrévérence, la réflexion et la distance. Théo Mercier est aussi épris de morale.

Serge Lemoine, historien de l'art, professeur à l'université Paris IV-Sorbonne, Président du Musée d'Orsay

photo: Erwan Fichou


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