Exposition

Toutes directions

Musée Wilhelm Hack, Ludwigshafen septembre 2014 - janvier 2015

Théo Mercier n'est pas insaisissable, il est imprévisible, parce qu'il possède tous les dons d'ubiquité.
Né en 1984, il incarne les qualités contradictoires d'une génération qui a appris à préserver sa liberté malgré les carcans, sans se débattre mais en perpétuel déplacement. Un esprit ouvert dans des circuits fermés, aurait dit Jan Hoet. « Chaque fois que je suis allé voir ailleurs si j'y étais, j'y étais », affirme-t-il.
Comme une effrénée succession de poupées-gigognes, son art suit une ligne droite, mais en pointillés. Autodidacte, rien ne lui est plus étranger que « l'art pour l'art », auto-référencé et coupé du public. Mais il arrange ses sculptures post-ethnologiques en cabinets de curiosités ultra-sophistiqués.
Créateur hyper-visuel, il est à mille lieues de la caricature d'artiste français, engoncé dans le langage et ses spéculations. Mais on peut le placer dans la perspective du fantastique et du symbolisme décadent d'un Barbey d'Aurevilly, et ses œuvres les plus récentes sont de simples banderoles de textes, poétiques et sèches comme des statements de Lawrence Weiner.
Porte-étendard d'une esthétique post-punk, il sait émouvoir, troubler ou toucher comme aucun autre : son « Solitaire » est devenu une icône dès sa première apparition, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2010. Monstrueux par sa taille et la matière qui le compose (des simili-spaghetti de silicone), le « Solitaire », à peine retenu par une minuscule chaise de cuisine, est doté d'un regard limpide, presque délavé par les larmes, si humain qu'on ne peut en avoir la chair de poule : pour Théo Mercier, ce « monumental qui parle de l’intime » est une métaphore de la figure de l'artiste.
Pétri de culture (et de contre-culture, et de proto-culture, et de sous-culture) Pop, son œuvre est le plus souvent mélancolique, profondément hanté par le « Memento mori », des vanités jusqu'aux ruines. Mais les crânes, de silicone, peuvent ricaner, fumer des bananes ou tirer la langue comme des chenapans, et les écroulements de vieilles pierres n'être que des décors de Cinecittà... Et puis si c'est vraiment des squelettes humains, et Pompéi, ça change quoi, au fait ?
Alors qu'il peut diriger une véritable « factory » de peintres en trompe-l’œil, photographes de mode, maquilleurs de cinéma ou sculpteurs d'effets spéciaux, Théo Mercier vient de passer une année entière, ermite dans la Villa Médicis à Rome, à tracer à la règle ses magnifiques haïkus métaphysiques sur des draps de bonnes sœurs rapiécés, qu'il place devant des bâtiments immémoriaux : « Hier ne meurt jamais », « La possession du monde n'est pas ma priorité »... Tandis qu'au Centre Pompidou, invité dans le cadre de l'exposition historique Le Surréalisme et l'objet, il propose quelques simples ready made assistés intensément polysémiques.
Chaque fois, c'est l'ailleurs qui le happe, l'irrésistible ailleurs, l'azur mallarméen :
« Où fuir dans la révolte inutile et perverse?
Je suis hanté. L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! »
Naturellement rétif à toute classification, l'art de Théo Mercier dénote il est vrai parmi les artistes de la scène française actuelle, en regard de laquelle il apparaît marginal. Il revendique la construction d'un imaginaire, se plaçant en héritier indigne d'un surréalisme révolutionnaire : il est passé par l'atelier de Matthew Barney, en 2008, mais Charles Ray est sans doute le seul artiste dont on puisse véritablement le rapprocher. Les marges d'aujourd'hui forment toujours le centre de demain (ce sont elles qui tiennent les livres, se plaît à rappeler Jean-Luc Godard). En 2012, le Los Angeles Times plaçait d'ailleurs Théo Mercier en tête de ces artistes qui « revivifient la scène française actuelle ». Car il s'adresse d'emblée à tous, partout, universellement, sans afféterie mais avec profondeur.

Stéphane Corréard


Vue d'exposition

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