Exposition

La possession du monde n'est pas ma priorité

Salon Montrouge, Montrouge Mai 2013 - Mai 2014

Philosophie des aquariums

A-t-on jusqu’ici assez prêté attention aux aquariums ? A-t-on assez dit combien ils sont des objets conceptuels ? Les amateurs de poissons rouges ou exotiques y voient les réceptacles hermétiques de leurs précieuses collections vivantes. Quelques peintres, dont Matisse, y ont trouvé autrefois un sujet et des difficultés visuelles qu’ils ont tenté de résoudre – la transparence, la lumière traversant l’eau et le verre, l’éclat des écailles et des nageoires. Une historienne des mœurs et des arts qui aime par ailleurs la plongée sous-marine a fait judicieusement observer dans un de ses livres combien la mode des aquariums, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, allait de pair avec les progrès de la science, les améliorations techniques de toutes sortes et l’invention par Jules Vernes du Nautilus, prodige de modernité savante, dont les hublots ouverts sur les abysses se comparent aisément aux vitres des aquariums.
Ces réflexions n’épuisent pas le sujet. L’aquarium est plus philosophique qu’il n’en a l’air. Comment le définir, pour commencer ? Il répond à plusieurs fonctions : conserver une quantité d’eau considérable, permettre qu’y nagent des poissons séparés de leur milieu naturel, les proposer aux regards de tous et, donc, introduire, dans des intérieurs privés ou publics, des scènes reconstituées de la vie sauvage. Il ne peut échapper que l’aquarium est ainsi un paradoxe: il met en scène un fragment de rivière ou d’océan, mais dans une salle à manger, une chambre à coucher ou un restaurant consacré aux fruits de mer – où il tend à n’être plus qu’une réserve d’aliments frais. L’un des désirs de ceux qui aménagent et entretiennent des aquariums est que les conditions de vie y soient assez conformes à celles d’un cours d’eau ou d’un fond marin pour que les poissons y évoluent à leur aise et longtemps. Mais un autre désir, non moins puissant, exige que tout y soit visible, à l’opposé de ce qu’il en est dans des conditions véritablement naturelles. L’imitation doit tendre à l’exactitude, mais doit s’accommoder des exigences du spectacle.
L’aquarium n’a donc rien d’innocent. Il peut apparaître comme une forme bénigne et domestique de l’une des institutions majeures du passé récent et du présent, le musée, particulièrement le musée des arts dits décoratifs ou le musée d’histoire. Une « period room » doit être exacte, éviter l’anachronisme, reconstituer fidèlement. Mais elle doit aussi se prêter à la visite. Il suffit de se rendre à Versailles pour vérifier combien la contradiction est insoluble. Pour dire la chose simplement : entre vérité et visibilité, ça se passe mal. Quiconque a assisté au tournage d’un film en a fait l’expérience. Tout peut bien y avoir l’air vrai, tout ne peut y être que faux. Le faux est la condition de l’apparition du vrai, c’est-à-dire de son illusion et de l’efficacité de celle-ci.
Dans un aquarium, des poissons, qui ne sont en somme que des acteurs interprétant à leur insu un rôle, se meuvent dans un décor factice dont la fausseté semble ne pas les affecter. L’aquarium est ainsi plus trompeur qu’une volière ou une cage à fauves. Les volières et les cages manifestent sans équivoque la condition carcérale de ceux qui s’y trouvent enfermés. Aussi les jardins zoologiques ne peuvent-ils échapper à la mélancolie et à la dépression. Elles leur sont consubstantielles, comme l’a établi Aillaud. Le visiteur le plus naïf s’aperçoit des grilles, des fosses, des clôtures, qui sont aux bêtes sauvages ce que les cadres, les verres anti reflet et les alarmes sont aux œuvres d’art : les conditions matérielles obligatoires de leur exhibition publique d’une part, les signes d’une situation absolument artificielle d’autre part.
Mais s’en tenir à ces remarques, si désabusées soient-elles, c’est encore sous-estimer ce que l’aquarium a de pervers – ce par quoi il apparaît comme un modèle du monde contemporain encore bien plus complet qu’on ne l’avait supposé jusqu’à présent. Tout le mérite de cette révélation revient à Théo Mercier, dont l’activité est ainsi essentiellement philosophique, quoique ce soit sous une forme visuelle et non verbale. Son attention s’est portée depuis quelque temps sur un article du commerce auquel peu d’analyses savantes ont été encore consacrées, la pierre d’aquarium. Chacun sait à l’instant de quoi il retourne. Immergées, ces pierres contribuent considérablement à entretenir l’illusion d’un morceau de nature tout en accentuant le pittoresque du spectacle et en dissimulant, par exemple, le mécanisme qui oxygène l’eau. Or ces pierres n’en sont pas. Ce ne sont pas, contrairement à ce que l’on supposerait, des pierres authentiques, genre galet de torrent ou caillou ramassé sur un chemin. Elles sont fausses. Ce sont des éditions réalisées d’après des modèles conçus par des spécialistes, car il y a aujourd’hui des spécialistes en fausses pierres. Ils les dessinent, ils les modèlent, ils en déterminent le grain et la couleur et elles sont ensuite produites en séries. Ils respectent des exigences, la stabilité parce qu’il faut que cette « pierre » se pose sur le fond de verre et ne risque pas de glisser, la vraisemblance parce qu’il convient de ne pas déranger l’illusion de la nature.
Ainsi atteint-on le stade où l’industrie humaine s’applique à produire en quantité industrielle des simulacres de ce qu’il y a de plus commun, de moins précieux, de plus facile à ramasser. Dans la manie du faux, c’est une sorte de record. Pour aller au-delà, il faudrait sans doute projeter des images ou des hologrammes de poissons. L’aquarium serait un écran, pour une vidéo sans fin.
De ces fausses pierres, Théo Mercier a réuni une collection qu’il estime à trois ou quatre cents numéros, tous différents. Il les accumule à l’occasion de ses voyages et au hasard de ses pérégrinations. Cette collection, qu’il a décidé de présenter sobrement sur des étagères superposées, ne peut manquer de faire penser à d’autres, apparemment assez semblables, les collections des musées d’histoire naturelle, typologies par âges et compositions chimiques de roches et de minéraux. Leur constitution, à partir de la Renaissance, ne se comprend qu’en fonction des premières tentatives des géologues – qui ne portaient pas encore ce titre- pour observer et comprendre la formation des reliefs ou l’érosion. A mesure que les connaissances se sont accrues, les cabinets de curiosité se sont agrandis, jusqu’à devenir des encyclopédies d’échantillons exemplaires, comme on en voit dans bien des villes. Ainsi considérée, la collection était un moyen du savoir et de la pensée. A l’inverse, la collection de pseudo pierres de Théo Mercier est la preuve et l’allégorie du triomphe du faux. On peut admirer la dextérité des spécialistes qui imitent de façon convaincante des sédiments en couches fines, des blocs polis par les courants, des calcaires rongés par le sel ou des amas coralliens. On peut aussi s’inquiéter de la prolifération et de la perfection de ces artefacts qui imitent la nature dans ce qu’elle a de plus banal.
Il a été avancé précédemment que les aquariums avaient pour fonction d’introduire, dans les appartements et les maisons de petits théâtres de l’animalité – de la faune sauvage d’eau douce ou d’eau salée. Leur succès, considérable dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle est indissociable de la modernité industrielle, pour deux raisons. L’une, évidente, est que cette modernité était seule susceptible de permettre aux hommes de concevoir, de fabriquer et d’entretenir des aquariums aux parois de verre. L’autre, indirecte, est que l’aquarium renvoie à un état antérieur de la civilisation ou même extérieur à elle, à la sauvagerie irréductible des poissons et, parfois, à l’exotisme des mers du sud. Il rappelle l’état premier du monde, sans ou avant les hommes, à des populations qui s’en sont définitivement écartées, un état premier que les progrès et les ravages de la modernité ont rendu de moins en moins accessible, de plus en plus désirable, de plus en plus regretté. En ce sens, l’aquarium trahit une curiosité et un amour nostalgiques : il est un fragment des temps originels préservé dans des intérieurs où tout proclame le progrès. Son action symbolique et consolatrice peut alors se comparer à celle d’un objet dit « primitif » rapporté de contrées non encore « civilisées ». Extérieurs à la modernité occidentale, ils la tiennent à distance, de façon évidemment illusoire. De façon d’autant plus illusoire qu’ils sont eux-mêmes, on l’a déjà rappelé, des produits de la modernité – de la modernité technique et scientifique pour l’aquarium, de la modernité colonisatrice et impérialiste pour le « fétiche nègre ». Il n’est pas surprenant que ces objets se soient trouvés souvent associés. L’ancien Musée des Arts africains et océaniens, Porte Dorée, occupait ainsi les étages d’un bâtiment dont les sous-sols étaient des labyrinthes d’aquariums et de vivariums disposés autour d’un vide central habité par des crocodiles du Nil. C’était, si l’on peut dire, logique. 
Il est aussi logique, mais d’une logique critique, que Théo Mercier en vienne aujourd’hui à exposer, tel le conservateur d’un musée d’histoire naturelle, ses séries de fausses pierres après avoir composé précédemment des vitrines sur le modèle des collections d’ethnographie – pseudo masques, pastiches de trophées, parodies de lances-, de sociologie – mugs, bibelots, récipients variés- ou même de paléontologie –os en plastique pour chiens d’appartements. Dans son principe même, la collection, parce qu’elle classe et ordonne, n’est pas sans rapport avec la volonté de maîtrise de la nature et de l’homme qui fonde le monde moderne. Elle réalise son idéal d’exhaustivité et de rationalité. S’en emparer, en détourner les méthodes et l’idéologie est l’un des rares moyens d’en rendre manifeste la toute-puissance actuelle et de donner à sentir combien nous sommes à la fois désormais si détachés de la nature et si désespérément désireux de la retrouver que nous nous laissons volontiers leurrer par le spectacle dérisoire de poissons d’élevage nageant dans une eau mécaniquement oxygénée et filtrée, parmi des imitations de rochers de résines colorées, sous une lumière évidemment artificielle, entre des parois de verre usinées.
Il est évidemment possible de rire gaiement des œuvres de Théo Mercier et de les trouver absurdes ou grotesques. Il est cependant peut-être plus judicieux de mesurer combien ses objets et ses collections rendent mieux visible et pensable la situation de l’être humain d’aujourd’hui.


Phillipe Dagen


La possession du monde n'est pas ma priorité, installation, dimension variable

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