Exposition

Le grand MESS (expo)

Le lieu unique, Nantes Mars-Avril 2013

Théo Mercier est un collectionneur. Passion ancienne qui fait de lui un artiste qui n’ajoute pas tant de la nouveauté au monde qu’il n’organise en séries des objets déjà fabriqués par d’autres.

Un collectionneur est un fétichiste. Il aime chercher et trouver des objets afin de pouvoir jouir de leur spectacle, moyennant leur achat et leur possession. Une fois les fétiches acquis, il les assemble dans des mises en scènes spectaculaires, parfois, ou sobrement linéaires, soulignant leur identité, leurs différences, leur histoire, leurs évolutions, mutations, hybridations. Il fabrique son musée, sa bibliothèque ou son supermarché, et construit une mémoire, écrivant son autobiographie et celle de tout le monde. Le collectionneur est finalement un conservateur, un historien des formes, un étalagiste.

Les faux livres collectionnés par Théo Mercier alignent le dos d’ouvrages de littérature classique, comme un défilé de signes extérieurs de culture. Avec eux celle-ci n’est plus qu’un décor dissimulant des cachettes où planquer ses petits  secrets : une barrette de shit, un écran plasma ou un mini bar – promesses de plaisirs à la spiritualité légère et vaporeuse.

Ces faux livres sont des boîtes à fantasme. Les briquets-femmes à poil ou les objets qui bandent (pot de moutarde, paquet de cigarette, téléphone portable) également. Leur fonction originelle s’efface (pour certains jusqu’à disparaître) derrière les détails de leurs qualités décoratives et ludiques. Vulgaires et bêtes, ils contaminent le monde avec joie. Avec eux, le sexe est léger, blagueur et abstrait, et avant tout affaire d’image. Aguicheur et cocasse, il est suffisamment dédramatisé pour s’étaler partout sans complexe, destiné à provoquer le rire plus que l’excitation. Ce sont des objets puceaux, roublards, bavards mais fondamentalement abstinents.

I’ve Got The Magic Sticks aligne une suite d’outils en bois, pelles, râteaux, chasse mouche, certains « pimpés » par l’artiste, leur conférant un aspect tribal. L’ensemble est à la fois une revue des savoir-faire artisanaux d’Auvergne, d’Amérique du sud, de Savoie et d’Afrique et un attirail d’objets magiques instantanés. En chevauchant un balai, la sorcière le transforme en véhicule. De la même façon, nous pouvons transformer n’importe quel objet en instrument magique en le chargeant d’une signification et d’une vertu surnaturelles.  Il est recommandé de s’aider de quelques considérations d’ordre esthétique : tout ajout humanisant ou animalisant l’objet est bienvenu pour lui conférer une âme qui en fera un bon intercesseur avec les puissances occultes.

Quand j’ai découvert chez Théo Mercier un trousseau de porte-clés Tour Eiffel monté sur un pied à côté des colliers de cauris au centre desquels il avait fixé des masques de carnaval en plastique, tout un monde de marabouts, de voyageurs clandestins, de téléphones portables débloqués et de reportage télé sur les syncrétismes religieux africains m’est revenu en mémoire. Je me suis rappelé une émission de M6 qui expliquait que la vente des Tour Eiffel par les vendeurs à la sauvette servait à financer la construction de la super mosquée de la secte des Mourids au Sénégal.

L’oeuvre de Théo Mercier s’approvisionne auprès d’un supermarché global où des farces et attrapes s’échangent contre des objets artisanaux, des objets sexy contre des sculptures manufacturées. Sa collection de fausses pierres plonge le surréalisme dans un aquarium. Ses “empilés” font de l’oeil à Brancusi. Ses plantes en pot sont aussi prosaïques que les objets contemplés par Duchamp dans les vitrines du BHV. Ses pin-ups et rastas pourraient s’être échappés des collections d’ephemera de Richard Prince.
Il n’est pourtant pas question pour lui d’adopter une posture savante mais de constater par le geste la “Théo Mercierisation du monde”. Car Théo Mercier n’a rien inventé. Il n’a fait que se servir et il se ressert. Son “Grand mess” est sa première rétrospective. L’occasion de revenir sur quatre ans de travail en évitant le piège muséal de la célébration. Il a donc choisi de mêler quelques pièces à un grand nombre d’objets, modifiés, laissés en cours d’assemblage ou présentés tels quels. Les pasticheurs courent le risquent de s’autopasticher en répondant à une demande conservatrice. Théo Mercier a choisi pour son exposition nantaise de faire marche arrière et de présenter son processus de travail dans une forme tenant de la bibliothèque et de la supérette, endroits où le visiteur est invité à se servir à son tour.*
* Et repartir des souvenirs plein la tête et rien dans les poches...



Vincent Simon est éditeur et critique d’art. En 2002 il crée le fanzine queer Dildo. Depuis 2005 il dirige Septembre éditions, maison d’édition spécialisée dans l’art contemporain. Il a publié des monographies de Georges Tony Stoll, Tom de Pekin et Unglee et publie depuis 2010 la revue monographique Gayhouse. Depuis 2010 il travaille comme éditeur au Palais de Tokyo.

photo: Martin Argyroglo


Le grand mess (de dos), vue d'exposition

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